L’annonce du référendum grec fait tomber les masques. Les acteurs de la grande tragédie sont nus dans le rôle qu’ils ont choisi de jouer. Le système monétaire et financier international était le décor de la pantomime bicentenaire du régime de la loi économique privée ; le régime de la réalité humaine historique en deux théâtres sur la même scène : le théâtre de la démocratie et le théâtre de l’économie.
Le sujet de l’animation était le capital. Les héros étaient les demi-dieux de la politique et de la finance. La trame de l’histoire était la captation de la plus-value. Et la pièce se jouait à la fois dans la société et dans les consciences individuelles. La tragédie s’est nouée dans le secret des consciences enfermées dans l’individualisme. Ce qui était plus-value dans les consciences ne l’était pas dans la société. Ce qui était plus-value sociale du capital ne l’était pas dans les consciences.
Le référendum grec sur la monnaie remet les consciences face aux représentations politiques. La finalité de la politique est-elle de distribuer l’argent que la finance produit hors de la rationalité du bien commun ? La finalité de l’économie est-elle de fabriquer des plus-values par la manipulation du libre arbitre humain ?
Dans la pièce de théâtre qui s’achève, le décor financier dissocie le réel empirique du réel représenté. Le pouvoir politique disait aux consciences que le réel n’était que monétaire ; que la plus-value de la politique était l’accumulation du capital mesuré en monnaie. La finance disait à la société que le capital de monnaie détachable de la réalité morale était la richesse.
La richesse était un fruit de l’économie mais pas de la loi civile. Politique et finance jouaient deux discours disjoints sur une même réalité humaine sociale et individuelle, politique et éthique, économique et morale. La division de l’humain en deux théâtres a été orchestrée par le mystère de la monnaie. Le mystère est maintenant dévoilé par ses acteurs.
Le capitalisme libertarien confine la monnaie entre les initiés de la politique et de la finance. Ainsi l’homme commun étranger aux arcanes de la politique financière est divisé dans ses représentations de l’économie et de la politique. La synthèse du réel est réservée à la finance dérégulée qui distrait l’économie de la politique.
La politique fait les lois qui autorisent la monnaie dans le crédit. Les lois formulent la relation entre des personnes civilisées qui se respectent, se comprennent et par conséquent se font crédit. Le pouvoir politique libertarien utilise la loi pour transformer le crédit en monnaie ; mais il ne dit pas aux citoyens qu’ils sont à l’origine du crédit. Alors la finance récupère la loi entre les mains de la politique pour s’arroger l’origine de la monnaie dans le crédit.
Politique et finance instrumentalisent la démocratie pour cacher la monnaie derrière la loi ; pour cacher le réel derrière le nominal. La comédie s’est muée en tragédie par la mondialisation. Le système financier a joué les États nationaux les uns contre les autres pour créer un troisième théâtre sur la scène de l’économie politique. Le mystère du « marché financier international » a pris possession de l’histoire humaine.
Autoproclamé seule raison efficace de la prospérité par une certaine histoire, le capitalisme libertarien est devenu une cacophonie. Le système financier affranchi de la politique s’est mis à fabriquer de la monnaie en dehors de la loi. La politique a joué le jeu en finançant ses promesses par le crédit illimité du « marché » hors la loi.
Depuis l’abandon en 1971 de tout étalonnage international des monnaies, la loi politique n’a plus aucun moyen d’imposer les limites du réel à la production internationale de crédit. La dette mondiale prolifère sans limite entre l’économie et la politique. Dans le bruit financier, l’économie et la politique n’ont plus aucune possibilité de s’interpréter réciproquement.
La loi économique de la politique et la loi politique de l’économie sont captées par une rationalité exclusivement financière. La rationalité de la plus-value prélève la réalité par un crédit nominal sans fondement politique ni économique. La tragédie se noue dans un conflit de rationalité. L’économie humaine pillée par la finance récuse un endettement auquel elle n’a pas rationnellement consenti.
Depuis la crise des subprimes, le pouvoir financier en faillite agite le pouvoir politique pour dissimuler la réalité. Les dettes publiques ont explosé mais ne sont pas plus remboursables que les dettes privées. Il faut désormais désigner les victimes expiatoires : les emprunteurs naïfs qui ne savent pas s’adresser au vrai pouvoir pour rembourser leurs dettes antérieures.
Georges Papandréou a été joué par ses partenaires de la zone euro. L’interdiction légale de l’usure, fondement économique de la civilisation occidentale, a été ouvertement renié. Les pouvoirs politiques ont renoncé à toute légitimité publique pour maintenir le pouvoir financier à l’abri des obligations de la démocratie.
Les efforts grecs n’ont aucune contrepartie de régulation financière. L’usure est institutionnalisée par des pouvoirs supranationaux sans responsabilité politique. La zone euro est transformée en syndic de liquidation des États et de la représentation politique des peuples. Le pouvoir financier fusionne avec le pouvoir politique. Seule la Cour Constitutionnelle de Karlsruhe ose encore rappeler que l’utilisation des ressources publiques et des impôts reste soumise au contrôle parlementaire.
Le premier ministre grec offre une dernière chance à la démocratie de s’exprimer. La question est formulée par les faits. Le pouvoir politique a renoncé à la démocratie pour ne plus avoir à rendre compte de la garantie illimitée qu’il accorde aux banques. Le système financier émet de la monnaie indépendamment du droit. La question posée au Grecs et au reste du monde porte sur le contrôle de la monnaie.
Dans le régime actuel de la légalité financière nominale, l’application du droit et de la justice est cantonné à l’intérieur des périmètres de souveraineté nationale. Les banques et opérateurs financiers sont totalement libres de pratiquer l’usure et le dol à la condition d’utiliser une autre monnaie que celle du pays où ils travaillent.
Le dollar scriptural échappe à tout contrôle public légal. Il suffit de déclarer les opérations passées hors des États-Unis. Il en est de même pour l’euro utilisable hors la vue de toute autorité de régulation. Les monnaies sont convertibles sous la seule responsabilité d’intérêts privés. La recherche de plus-values est indépendante de tout intérêt général public.
La question posée à la démocratie est : voulez-vous que votre gouvernement utilise la monnaie des autres pour échapper à votre contrôle ? Si la réponse est positive, alors les États de droit disparaitront. Le nouvel âge féodal planétaire se généralisera dirigé par des suzerainetés financières. Le crédit déterritorialisé achètera la fidélité des serfs financiers.
Si la démocratie décide de se renouveler, alors elle interdira l’utilisation des monnaies nationales en dehors de la souveraineté des droits nationaux. C’est la règle que la Chine applique au yuan dans son régime du droit non écrit. Les échanges internationaux seront réglés par une monnaie internationale émise par des banques exclusivement internationales.
Le marché financier du crédit international sera totalement public. Il sera garanti par les monnaies nationales engageant des lois et des juges nationaux. La parité internationale des monnaies nationales sera fixée sur le marché international. Un vrai marché réel surveillé par des juges nationaux constituera la société des démocraties nationales.
Ainsi les politiques de crédit et de monnaie des États nationaux seront appréciées par une communauté internationale solidaire en démocratie. Le sophisme sera démasqué de la démocratie sans nationalité, de la monnaie sans relation vivante dans une communauté de langage.
La monnaie internationale est réclamée par la Chine comme signe d’un État de droit financier multinational. La Chine sait qu’elle a perdu ses réserves de change si la démocratie disparaît en Occident. Les politiques occidentaux du G20 font semblant de ne pas comprendre ce que demande la Chine. Ils veulent ne plus tenir leur pouvoir de la démocratie. Les protestations contre le référendum grec sont explicites.
Les banquiers qui réclament une gouvernance financière supranationale savent eux comment on achète la loi avec la monnaie. Le référendum fait chuter les faux marchés. Ils savent que si les nations se mettent à décider ce que sont le crédit et la monnaie, alors ils perdent la mesure du capital qu’ils rendent à la démocratie.