Censure des critiques sur le Net
Alors que le Premier Ministre a récemment mis en garde les pays occidentaux contre toute ingérence dans les élections russes, l'agence de presse Ria Novosti aurait reçu l'ordre de supprimer de son site les dépêches étrangères critiques à son égard. Grigory Okhotine, employé d'InoSMI, la filiale chargée de traduire les articles de la presse étrangère pour le public russophone, a publié un e-mail interne, le 26 novembre 2011, dans lequel le chef du département Internet demande à tous ses collaborateurs “de ne placer sur le site aucun article hostile à Poutine et Russie Unie”, au cours de la semaine précédant les élections. Il a démissionné, en signe de protestation. Une porte-parole de Ria Novosti a réfuté cette allégation, le 29 novembre 2011, rappelant que la censure des médias était contraire à la Constitution du pays. L'agence va poursuivre Grigory Okhotine pour déclaration calomnieuse.
La très populaire plate-forme de blogs LiveJournal, qui accueille une grande part des débats politiques, a subi une nouvelle attaque DDoS [1] le 28 novembre 2011, une pratique qui se banalise depuis le début de l'année.
Les forums régionaux dans le collimateur des autorités
Les forums de discussions régionaux, très populaires au niveau local, et majoritairement anonymes, sont un lieu de débat politique privilégié pour les internautes russes, et un cauchemar pour les autorités. Moins puissants que les médias nationaux, ils sont faciles à censurer, ce qui n'empêche toutefois pas les internautes russes de poursuivre leurs débats sur d'autres sites, hébergés à l'étranger. Au moins trois forums ont été fermés ou suspendus depuis le début du mois de novembre.
Le 15 novembre 2011, la police de Kostroma (Ouest) a saisi le serveur du forum régional Kostroma Jedis, le forum le plus populaire de la région (12 000 visiteurs quotidiens), hébergé par le centre de données Agava Hosting, à Dolgoprudny. Cette perquisition fait suite à la publication sur ce forum de deux vidéos satiriques critiquant le gouverneur, Igor Slyunyaev. Ce dernier va poursuivre en justice l'internaute ayant posté ces vidéos, pour « outrage à un représentant de l'Etat », selon l'article 319 du code pénal. La police a précisé que, l'enquête préliminaire durant quinze jours, le serveur ne serait pas restitué avant le 1er décembre, soit trois jours avant le premier tour des élections. Kostroma Jedis Forum est donc hors service en pleine période électorale.
Les internautes dénoncent un prétexte du gouverneur pour obtenir les adresses IP des membres du forum, et parvenir ainsi à identifier les auteurs de commentaires critiques à l'égard de sa politique, ce qui constituerait une violation du droit à la protection des données personnelles.
D'autres forums ont été fermés ou purgés de tout contenu politique par leurs administrateurs courant novembre, comme dans la région centrale d'Arzamas (mcn.nnov.ru), ou dans la ville de Miass (Sud) (forum.miass.ru) Injonction des autorités locales ou auto-censure ? Toujours est-il que la fermeture de ces forums signifie que le champs du débat politique sur la Toile russe se rétrécit.
Journaux et radio

La presse tranditionnelle est aussi victime d'une surveillance accrue. Le journal Sovetsky Sakhalin a été retiré des points de vente : menaçant de détruire les étalages, des hauts fonctionnaires auraient interdit aux kiosquiers de le vendre. Les exemplaires du journal ne sont plus livrés aux îles Kouril sous prétexte de difficultés financières et de nombreux annonceurs ont récemment retiré leur publicité. Crée en 1925, Sovetsky Sakhalin est le journal le plus ancien et le plus lu dans cette région de la Russie, et le seul média indépendant et critique du pouvoir dans cette zone.
Suite aux pressions du pouvoir, les démissions se succèdent parmi les directions de rédaction. Le 30 novembre 2011, le rédacteur en chef adjoint du portail d'information Gazeta.ru, Roman Badanine, a annoncé qu'il quittait son poste car sa “couverture de la période préélectorale ne satisfait plus la direction et les propriétaires”. Le journaliste était en désaccord avec le retrait de la “carte des violations de la campagne électorale”, placée en bannière sur le site. Née d'un partenariat avec l'association “Golos” (Voix), cette carte interactive permettait aux internautes de rapporter et de localiser les violations dont ils étaient témoins dans le cadre du processus électoral. Le projet a été repris par le portail Slon et l'hebdomadaire The News Times. La direction de Gazeta.ru, quant à elle, explique sa décision par l'afflux d'annonceurs à l'approche des fêtes, ce qui rendait nécessaire la mise à disposition de plus d'espace publicitaire en ligne.
Cinq jours auparavant, trois membres de la direction de la radio Abakan (partenaire d'Ekho Moskvy en Khakassie - Sibérie méridionale) ont démissionné après avoir reçu un appel de leur holding demandant de modifier l'agenda des émissions. Deux thèmes devaient être débattus avec les auditeurs lors de l'émission “Razvorot” du 24 novembre : “la propagande homosexuelle” (qui fait l'objet d'un projet de loi de l'Assemblée municipale de St Pétersbourg) et “le troisième mandat de Poutine”. Les journalistes ont été priés de déprogrammer l'un des deux thèmes, conformément à un précédent appel d'une personne se présentant comme proche du parti Russie Unie et demandant à la radio de “ne pas mélanger Poutine et les homos”.
Reporters sans frontières rappelle que la Russie est classée 140ème sur 178 pays dans le dernier classement mondial de la liberté de la presse de l'organisation, et figure parmi les “Pays sous surveillance” du rapport “Ennemis d'Internet”. Conformément à la CEDH dont elle est signataire, et aux principes de l'OSCE dont elle est membre, elle se doit de garantir la pluralité des voix aux sein des médias et la liberté d'expression de ces citoyens. Nous prenons acte de l'adoption, le 17 novembre 2011, de la loi de dépénalisation du délit de diffamation et d'insulte, pesant surtout sur les blogueurs, ainsi que de l'alourdissement des peines pour les agresseurs de journalistes. Nous appelons cependant les autorités à réellement mettre en œuvre ces textes de lois, et à se saisir du scrutin électoral pour prouver leur volonté affichée de respecter la liberté de la presse et celle d'informer sur le Net.
[1] note : procédé qui consiste à envoyer des milliers de requêtes à un serveur en même temps pour le bloquer